Taiwan secoué par les infiltrations chinoises
Achat d’influenceurs taiwanais, expulsion d’épouses chinoises prônant l’invasion, scandales d'espionnage dans l’armée, liens troubles d’hommes politiques qui multiplient les voyages en Chine. À Taïwan, les scandales autour du Front uni, le réseau d’influence de Pékin sur l’île, se multiplient, et la société taïwanaise est sur le qui-vive. De notre envoyé spécial à Taiwan,Panneau en bois vert dans la main, gilet blanc sur les épaules sur lesquels sont inscrits les mêmes caractères « Ba mian ». Cette expression désigne le mouvement de révocation historique qui traverse l’île, où fleurissent ces rassemblements pour récolter les signatures nécessaires pour éjecter de leur siège une trentaine de députés du KMT, le parti conservateur. Cette formation majoritaire au Parlement est accusée de « paralyser la cour constitutionnelle de baisser le budget, mais aussi d’être beaucoup trop proche de la Chine, résume Rebecca Guo, 33 ans. La jeune femme fait partie d’un mouvement citoyen récoltant le seuil de signatures nécessaires pour organiser une réélection dans sa circonscription de Xinzhu (Hsinchu), dans l’ouest du pays. « Le Kuomintang a des parlementaires élus dans notre pays mais qui servent les intérêts du Parti Communiste Chinois ». Dans son viseur, notamment Fu Kun-chi, chef du KMT au Parlement, adepte des voyages sur le continent. « Ils ne reçoivent pas forcément de l’argent directement, mais des cadeaux, des produits qui viennent d’usines chinoises et cela met en danger la démocratie taïwanaise ». La mutation de ce mouvement citoyen « Bamian », parti d’un rejet des blocages à l’assemblée à une dénonciation des infiltrations chinoises, est symptomatique de l’importance prise par le sujet ces derniers mois à Taiwan.Faire infuser l’idée de l’unificationPourtant cette stratégie d’influence de Pékin, mise en place par le Front uni n’est pas nouvelle. «L’idée est de nouer des amitiés en dehors du Parti et les préserver pour appliquer ses objectifs politiques, explique Liu Wenbin, ancien chercheur au Bureau d’enquête du ministère de la Justice qui a passé près de 40 ans à travailler sur les infiltrations chinoises pour cela ils utilisent des relais différents comme les temples et Mazu». Cette déesse des océans fait l’objet d’un culte des deux côtés du détroit, et des centaines de milliers de taiwanais partent en pèlerinage dans la province chinoise du Fujian chaque année. Un culte qui a fait l’objet d'inquiétudes à Taiwan, car utilisée selon certains pour faire infuser l’unification dans l’esprit des 23 millions d’habitants de l’île. Des liens historiques, comme ceux qu’entretiennent les élus du KMT avec le continent, mais la succession d’affaires a de quoi interroger.En décembre, deux influenceurs ont publié un documentaire sur les méthodes du Front uni, le réseau qu’utilise le PCC (Parti Communiste Chinois), pour promouvoir l’arrivée de Taïwan sous son contrôle. Chen Bo-yuan, rappeur et créateur de contenus, a décidé après plusieurs années passées à défendre ouvertement l’unification sur les réseaux sociaux taiwanais, a décidé de retourner sa veste et de piéger ses anciens partenaires. Il révèle comment le Front uni achète des influenceurs taiwanais pour faire infuser son discours. « Des officiels en Chine me disaient : « tu as vu ce qui se passe à Taiwan ? Tu peux faire une vidéo ? Et comme ça je faisais une chanson ou un clip pour critiquer le gouvernement ou les États-Unis », explique Chen Bo-yuan à RFI. En revenant en Chine, il rencontre un intermédiaire qui assure que la Chine imprime des cartes d’identité chinoises à de jeunes Taiwanais, attirés sur le continent pour créer leur entreprise.Trois fois plus de cas d’espionnageEn janvier, un général à la retraite a été mis en examen avec cinq complices pour « violation de la sécurité nationale », accusé d’avoir été mandaté par la Chine pour réunir des forces à l’intérieur du pays en cas d’invasion. L’année dernière, 64 personnes ont été inculpées pour espionnage au service de la Chine, trois fois plus qu’en 2021. Une affaire en décalage avec ce que l’avocat spécialisé sur les affaires dans l’armée, Nie Rui-yi a constaté dans ses dossiers. « Avant, le PCC visait surtout des soldats en service actif, avec des grades moyens ou élevés pour obtenir des renseignements, explique l’ancien juge à la Cour martiale, maintenant quel que soit votre rang, votre statut militaire, ils s’intéressent à vous. Que ça soit pour développer le réseau à l’intérieur de Taïwan, ou simplement pour filmer une vidéo en uniforme où le soldat prête allégeance au Parti pour leur guerre psychologique, tout les intéresse ».La semaine dernière, Yaya à Taiwan, une influenceuse chinoise a vu son permis de résidence sur l’île annulé, après avoir défendu une invasion de l’île. Les affaires politiques, elles, et les accusations de corruption d’élus au profit de Pékin sont fréquentes, notamment venus du camp démocrate (DDP). Alors face aux difficultés que représente une invasion, est-ce que la Chine a intensifié ses efforts pour une absorption douce de Taiwan ? «Difficile de déterminer, répond Liu Wen-bin. Est-ce qu’ils infiltrent plus ? Ou est-ce que nos capacités à les détecter se sont améliorées ?»Face à l’émoi collectif, particulièrement au sein de son propre camp le président Laï Qing-de, « un dangereux séparatiste », selon Pékin, a annoncé en mars 17 mesures pour lutter contre les tentatives d’absorption douce de l’île. Parmi elles, la restriction des conditions de visas pour les résidents chinois, une enquête sur les fonctionnaires qui disposent de cartes d’identité chinoises et sur les voyages d’élus vers le continent, mais aussi le retour des tribunaux militaires, vieil héritage de la dictature, afin de juger les espions dans l’armée. Une dérive dangereuse pour le KMT, «notre gouvernement ne peut pas utiliser cela comme excuse pour restreindre nos libertés, assure Chance Hsu, directeur adjoint des Affaires internationales du parti. Nous estimons que soutenir l’unification reste dans le domaine de la liberté d’expression». Le jeune homme met en garde face à une rupture trop forte des liens avec Pékin, qui, face à son incapacité de séduire Taiwan grâce à la méthode douce, pourrait avoir recours à la force.